LittératureLa BU s'anime

>>Guide des collections en littérature de la BU d'Evry

L'errance éphémère au Printemps des poètes 2022

Dans la continuité de son abécédaire poétique, l’édition 2022 du Printemps des poètes, qui se tiendra du 12 au 28 mars, aborde la thématique de l’Éphémère.

L’éphémère par définition signifie « qui ne dure ou ne vit qu'un jour, par extension, qui n'a qu'un temps, passager, fugitif ». Il évoque la fugacité et la brièveté, à l’image de ces insectes ou ces fleurs dont la vie ne dure que quelques heures. Ainsi, amené à disparaître, l’éphémère ne fait que passer, témoignant de la fuite du temps et de la fragilité de l’existence.

Selon Bernard Mazo, « La parole du poète nous accompagne, parfois elle nous précède, mais jamais assurée d’elle-même, elle n’a pour toute certitude, que d’inscrire une empreinte éphémère, au cœur des jours. » (© La cendre des jours de Bernard Mazo – Voix d’encre, 2009)

La notion de l’éphémère dans l’art poétique est régulièrement exploitée à travers les sentiments, la nature, la beauté, la vie, l’irréel… les poètes ne manquent pas d’inspiration pour se saisir de ces instants fugaces. Chacun, à sa manière, apporte un regard singulier sur l’existence et la condition humaine. Leurs proses invitent à vivre pleinement les plaisirs immédiats.

Pour célébrer cette 24e édition du Printemps des Poètes, une exposition de poèmes sur le thème de l’Éphémère vous attend dans le hall de la BU du 12 au 31 mars 2022. La bibliothèque vous propose aussi une évasion à travers des recueils de poésie sélectionnés pour l’occasion au salon Mots'Art (rez-de-chaussée de la BU). Enfin, la sélection poétique ci-dessous vous amène à la rencontre de la fugacité à travers un chant, un rêve, une balade, un baiser, une odeur, une chanson... Laissez-vous donc embarquer fugacement dans cette errance poétique !

Florilège poétique

Rêve d’une femme

Veux-tu recommencer la vie ?
Femme, dont le front va pâlir,
Veux-tu l'enfance, encor suivie
D'anges enfants pour l'embellir ?
Veux-tu les baisers de ta mère
Echauffant tes jours au berceau ?
- "Quoi ? mon doux Eden éphémère ?
Oh ! oui, mon Dieu ! c'était si beau !"

Sous la paternelle puissance
Veux-tu reprendre un calme essor ?
Et dans des parfums d'innocence
Laisser épanouir ton sort ?
Veux-tu remonter le bel âge,
L'aile au vent comme un jeune oiseau ?
- "Pourvu qu'il dure davantage,
Oh ! oui, mon Dieu ! c'était si beau !"

Veux-tu rapprendre l'ignorance
Dans un livre à peine entr'ouvert :
Veux-tu ta plus vierge espérance,
Oublieuse aussi de l'hiver :
Tes frais chemins et tes colombes,
Les veux-tu jeunes comme toi ?
- "Si mes chemins n'ont plus de tombes,
Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi !"

Reprends-donc de ta destinée,
L'encens, la musique, les fleurs ?
Et reviens, d'année en année,
Au temps qui change tout en pleurs ;
Va retrouver l'amour, le même !
Lampe orageuse, allume-toi !
"- Retourner au monde où l'on aime...
O mon Sauveur ! éteignez-moi !"

extrait de Florilège poétique. Rêve d’une femme  par Marceline Desbordes-Valmore (p. 23)
image : Les heures enfantines / par Ernest d'Hervilly - Gallica / Bibliothèque Nationale de France 

Poésie contemporaine française

Personne

Étrange étrangère
Tapie au plus profond de nous
Rongeuse implacable de l'être,
Jamais la nuit ne t'absout...
L'éternité englobe l'éphémère.

extrait de Poètes francophones contemporains : anthologie. Personne par Jean Laugier (p. 91)
Image : L'Ami de personne par Erik Dietman, 1992-1998. Photo (C) Musée du Louvre

L'éphémère et le Surréalisme

Suite

Pour l'éclat du jour des bonheurs en l'air
Pour vivre aisément des goûts des couleurs
Pour se régaler des amours pour rire
Pour ouvrir les yeux au dernier instant

 extrait de Capitale de la douleur par Paul Eluard (p. 8)
Image : L’œil par Jaromir Funke (C) Jean-Claude Planchet – Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Le Parnasse et le Symbolisme face à l'éphémère

Je te donne ces vers

Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;

Être maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
- Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d'un pied léger et d'un regard serein
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain !

extrait de Les Fleurs du mal par Charles Baudelaire (p. 74)
Image : Empty Spaces par Mac Adams (C) Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Le Romantisme face à l'éphémère

Ephémères : LXVI, prologue

Ephémères d’un jour qu’en jouant je délivre,
Qui veniez par boutade au caprice du vent,

Vous que l’ennui de vivre a ramenés souvent,
Et le besoin d’aimer plus que l’ennui de vivre ;
Riens ailés, qu’êtes-vous pour alourdir un livre ?
Vous ne m’avez coûté que le soin décevant
De vous saisir au vol dans le ciel, en rêvant
A ces cieux de l’Idée où je voulais vous suivre.
Allez où vont vos sœurs, essaim du dieu vermeil,
Que fait naître et que tue un rayon de soleil ;
Aussi bien, ici-bas vous n’avez point d’asile.
L’abeille, en son labeur, vous suit d’un œil chagrin,
Et la fourmi, qui passe en charriant son grain,
Dit qu’en créant le Beau, Dieu créa l’Inutile.

extrait de Sonnets humouristiques par Joséphin Soulary (p. 85)
image : Grand Opéra. L. Taglioni (Fuchs), rôle de la Reine des Abeilles , dans le divertissement du Juif-errant / Joséphine Ducollet  - Gallica / Bibliothèque Nationale de France

L'éphémère à la Renaissance

Amours de Cassandre - XCVI

Prends cette rose aimable comme toi,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Dont la senteur me ravit tout de moi.

Prends cette rose, et ensemble reçoi
Dedans ton sein mon cœur qui n'a point d'ailes :
Il est constant, et cent plaies cruelles
N'ont empêché qu'il ne gardât sa foi.

La rose et moi différons d'une chose :
Un soleil voit naître et mourir la rose,
Mille soleils ont vu naître m'amour,

Dont l'action jamais ne se repose.
Que plût à Dieu que telle amour enclose,
Comme une fleur, ne m'eut duré qu'un jour.

extrait de Les amours par Pierre de Ronsard (p. 71)
image : Portrait de femme à la rose  - Photo (C) RMN-Grand Palais par René-Gabriel Ojéda - Musée du Louvre

Le Moyen Âge et la prose éphémère

LXXXIV

Au nom de Dieu, comme j'ai dit,
Et de sa glorieuse Mère
Sans péché soit parfait ce dit
Par moi, plus maigre que chimère ;
Si je n'ai eu fièvre éphémère,
Ce m'a fait divine clémence,
Mais d'autre deuil et peine amère
Je me tais, et ainsi commence.

extrait de Oeuvres complètes par François Villon (p. 65)
image : La Vierge de l’Annonciation : feuillet d’un livre d’heures par Jean Poyer  - (C) RMN-Grand Palais par Michel Urtado - Musée du Louvre

Poésies anglaise et américaine

A un perce-neige

Fleur solitaire ourlée de neiges, blanche ainsi
Qu'elles mais plus hardie, à nouveau je te vois
Le front penché, tel l'hôte qu'on n'attendait pas,
Qui craint de déranger. Bien que l'orage ici

S'abatte sur les champs, descendu des sommets,
Et le soleil levant jour après jour harcèle ;
Tu es la bienvenue, tel l'ami dont le zèle
Vainc la promesse ! Et bientôt, de son oeil bleu, Mai

Contemplera ces bords qu'inonde la clarté
Des jonquilles serrées diffusant leurs odeurs
Au gré du mol vent d'ouest, de ses joyeux compères.

Mais je n'oublierai pas ta modeste beauté,
Chaste fleur, du Printemps hardi avant-coureur,
À l'écoute, pensif, des années passagères.

extrait de Poèmes par William Wordsworth (p. 209)
Image : Hellébore, fleur de topinambour, anémone hépatique, colchique et perce-neige : dessin par Joan. Walter

Gallica / Bibliothèque Nationale de France

Poésie allemande

Un ver luisant dit

Comme le soleil se donne de l'importance
Avec son éclat éphémère et fugace !
Moi je me montre plus modeste
Et suis pourtant une grande lumière
Qui brille dans la nuit, dans la nuit !

extrait de Nouveaux poèmes par Heinrich Heine (p. 152)
image : Le ver luisant par Victor Brauner
(C) Jean-François Tomasian – Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Poésie italienne

Franca

Qui donc t'appellera
le long des dunes qui scintillent comme épées au soleil
tandis que la mer t'encercle les chevilles
de sa blanche salive

extrait de Ancestrale par Goliarda Sapienza (p. 169)
image : Femmes devant la mer par Pablo Picasso 
(C) Philippe Migeat– Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Poésies espagnole et portugaise

Tes cheveux dans mes mains

Tes cheveux dans mes mains, leur éclat
traversé d'invisibles essaims, d'instants qui
ne cessent de m'abandonner ;

tes cheveux entre deux fausses éternités.

Ah, surprise pleine de lumière : tes cheveux

dans mes mains.

extrait de Cecilia par Antonio Gamoneda (p. 45)
image : Jeune fille à mi-corps, coiffant ses longs cheveux  par Paul César Helleu - (C) RMN – Le Louvre

Poésies africaine et arabe

Je sais, l'invisible est cette rose

Je sais, l'invisible est cette rose,
             l'invisible est cette femme
             et le visage est l'envers du ciel

Je sais, nuage par nuage
             mes ciels remontent des paradis terrestres

Bienvenue alors à l'histoire
et à ses atomes de poussière
l'éphémère, comment peut-il désespérer
alors que le vent est son chemin

extrait de Le temps les villes par Adonis (p. 15)
image : 21. Le crépuscule rose caresse les femmes et les oiseaux par Joan Miró
(C) Audrey Laurans– Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Poésie asiatique

Lorsque ce sera le terme
alors les fleurs se répandront
bien qu'on ne les ait pas soufflées

Que la vie est éphémère
dans la brise d'automne en montagne

extrait de L'adieu du samouraÏ par Gamō Ujisato (p. 34)
image : Le Coup de vent dans les rizières d'Ejiri dans la province de Suruga par Katsushika Hokusai
Gallica / Bibliothèque Nationale de France

Poésie russe

Nuages

Ô nuages du ciel, vous qui sans cesse errez
Perles en chapelet, dans les plaines astrales
Exilés, semble-t-il, comme moi vous courez
Du charme boréal vers les terres australes

Mais qui vous chasse donc ? Le destin qui vous brime ?
Une honteuse envie ? Une haine fameuse ?
Ou serait-ce sur vous le poids de quelque crime ?
Ou bien la calomnie des vôtres, venimeuse ?

Non, ce n'est que l'ennui d'arides champs sans tâches.
Étrangers aux passions, étrangers au tourment
Éternellement froids et toujours sans attaches
Apatrides, pour vous, point de bannissement.

extrait de Poésies choisies par Lermontov (p. 109)
image : Boréalité sibérienne par Pierre Alechinsky - (C) Philippe Migeat– Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP

Flâneries éphémères avec Bertrand Belin

Bertrand Belin est un auteur, compositeur, guitariste, chanteur français. Son écriture est d’une indéniable qualité poétique. Il joue avec les mots avec toute l’élégance lyrique d’un poète. Des poètes phares tels que Philippe Jaccottet, Arthur Rimbaud ou encore Francis Ponge l’inspirent d’ailleurs. Pour illustrer sa fantaisie littéraire, il évoque la chanson comme une expérimentation de l’écriture. Il explore les thématiques existentielles à travers des mots mûrement choisis et pesés : « Il y a des explosions en effet, des rapports de force, des rapports de contacts passionnants entre les mots. C’est ce qui me passionne dans le fait d’écrire : voir réagir les mots, produire du sens, des nouveaux sens, des sens alternatifs, des doubles sens. J’aime bien observer ces alchimies, les construire et considérer l’écriture un peu comme un travail de laborantin. » Ses ouvrages et ses chansons évoquent la condition humaine avec un certain engagement. Il pose un regard singulier sur la société, à sa manière, tout en décalage. Ses personnages, des anonymes, s’infiltrent dans le paysage, dans l’espace, et s’apprivoisent tant bien que mal les uns avec les autres.

La notion de l’éphémère est bien présente dans ses chansons, où il unit différents genres littéraires, du romantisme au surréalisme. Pour lui, « voir les tribulations des passants et la vie qui grouille à Paris à un mètre du sol, en rase-mottes, avec les pigeons. Voir Paris à la hauteur d’un chien… » est passionnant. L’univers de Bertrand Belin nous embarque véritablement dans un kaléidoscope poétique, où le flou demeure, invitant chacun à s’évader dans son propre voyage, sa propre interprétation.

Les albums de Bertrand Belin se dégustent doucement et nous immergent dans une flânerie éphémère délicieuse. Une deuxième écoute est souvent nécessaire pour en apprécier toute la beauté lyrique et musicale.

Son troisième album, Hypernuit, invite par exemple à la rêverie avec grande classe. Le titre Neige au Soleil évoque les prémices d’une relation amoureuse racontée comme une course poursuite.

 
Dans son quatrième album, Persona, sa chanson Lentement nous offre un instant contemplatif et temporel avec Barbara Carlotti. Le réalisateur du clip, Simon Vanrie, explique que cette chanson est « Une illustration du temps qui passe et qui emporte tout avec lui. Ce que nous laissons échapper. Ce qui disparaît. Ce qu’on oublie. Ce qu’on doit se résoudre à laisser partir. Tout s’efface ? »